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Cadavre exquis - Une deuxième expérience!

Mis à jour : juin 18

La Branche culturelle vous proposait un jeu pour meubler vos heures creuses durant cette période de confinement: un cadavre exquis (voir tous les détails ici).


Voici un nouveau cadavre exquis. Les participants ont eu le plaisir de s'adonner à l'exercice une deuxième fois. résultat final. Merci à tous les participants de s'être prêtés au jeu: Nicolas Malaket, Cynthia Lisa Dubé, Lise Lamoureux, Marie-Jo Chaput, Karine Desmarais et Carole Perrault ainsi qu'au meneur de jeu, François Jobin.


CADAVRE EXQUIS

(Texte de départ par Marie-Jo Chaput)

Elle étire les bras et ouvre les doigts. Le visage tourné vers le soleil. Elle étire les bras et ouvre les doigts, pour ressentir. Ressentir toute l’énergie qui se trouve autour d’elle. Le vent dans ses longs cheveux. L’odeur du soleil mêlé aux plantes. La chaleur des rayons sur sa peau. La douceur des feuilles sur ses doigts.

Laura a besoin de sentir ce qui l’entoure. Au moins une dernière fois. Elle savait bien que ce jour viendrait. Elle en avait rêvé, elle l’avait goûté, vu.

- Laura ! Eh oh ! Lauuuuuraaaaaa ! Il est temps !

Au loin, un homme fait de grands mouvements avec son bras droit. Le gauche, lui, est inexistant. Benoît a vécu une guerre dans le passé. Abandonné par son régiment, il fut confronté à de nombreuses tortures. On voulait qu’il parle, on voulait qu’il pleure, on voulait qu’il souffre. On voulait.

Comme l’on veut avoir Laura. Mais Benoît n’a plus la force de combattre. Le véhicule est arrivé. Déjà deux fois qu’il dit aux hommes en costume noir qu’elle arrive, de lui laisser faire ses adieux à la terre qui l’a vue grandir.

Joaquin repousse une mouche du bout du doigt. Elle s’était posée sur ses lunettes toutes aussi foncées que son costume. Il soupire d’impatience. Le délai à respecter est serré. Lui et son escouade ont plusieurs points de contrôle à effectuer. Il savait qu’il aurait des comptes à rendre. L’homme de tête se tourne vers le vieillard, s’adressant à lui comme on s’adresse à quelqu’un qu’on ne reverra jamais dans sa vie.

- Pressez-la, autrement je vais m’assurer qu’on aille la cueillir. Je vous ai permis les adieux. C’est beaucoup plus que ce dont les élus ont droit en temps normal. Ou bien vous allez la chercher, ou bien c’est mon équipe qui s’en occupe…

(Ajout de Lise Lamoureux)

Ce que Benoît n’ose pas dire, c’est que durant ce temps, il la regarde et voit cette femme qu’il a toujours aimée en secret, il la revoit dans son souvenir. Belle jeune et plein de vie, sautillant autour de cet arbre qui est maintenant mature, dont même 4 hommes de bonne taille ne pourraient faire le tour tout en se serrant les mains.

Dans ce temps-là, nous pouvions en faire le tour mains en mains et nous nous amusions.

Ce jour, où mon cœur a chaviré de l’amitié en un amour pur et tendre... Il faisait beau, le vent transportait ses cheveux et les rayons du soleil qui transperçaient les nuages, venaient blondir ses cheveux. C’est à cet instant que j’ai réalisé qu’elle n’était pas seulement une amie à mes yeux, mais qu’elle sera à jamais mon âme sœur, mon amour, ma moitié.

Avant que je ne trouve le courage de lui avouer mes sentiments, la guerre a été déclarée et j’ai dû m’engager et partir très loin en la laissant ici. Nous nous étions promis de rester des amis pour la vie, malgré que mon cœur en désire beaucoup plus. Juste avant mon départ, elle me dit : « Je t’attendrai ».

Nous nous sommes écrit pendant des années, nous nous racontions nos mésaventures. Et par ces lettres, je vivais ses mésaventures comme si j’y étais.

Alors est arrivé ce jour fatidique, ce jour que je me suis retrouvé séparé de mon régiment et que je suis tombé dans les filets de l’ennemi. Ils m’ont tout pris, même les lettres de ma tendre Laura. Mais dans le groupe, un homme ayant le cœur moins dur me rapporta quelques lettres que j’ai été capable de dissimuler dans mon grabat qui me servait de couchette. Lorsque je pouvais, je relisais les lettres de ma Laura, c’était les seuls moments qui me semblaient moins durs et c’est de cette façon que j’ai pu tenir le coup, malgré tout ce qu’ils m’ont enduré.

Bien des années ont passé et Laura me croyant mort, s’est mariée et…

(Ajout de Nicolas Malaket)

…n’a jamais pu avoir d’enfants. Dommage, car cela aurait pu mettre de la joie dans sa vie, surtout que son mari était un homme violent et avide de pouvoir.

- Mais que faisais-tu? Tu sais très bien qu’ils ne rigolent pas. Encore chanceux que nous ayons pu prendre ce convoi.

- Je sais, Benoît. Désolée, mais je devais faire le plein une dernière fois avant de partir. Je suis si contente de pouvoir enfin aller les rejoindre. Depuis combien de temps déjà ne les a-t-on pas revus?

- Depuis trop longtemps. J’espère juste qu’ils se souviendront de la promesse que l’on s’est tous faite à notre dernière rencontre. Nous étions bien jeunes et Lucien me semblait plus ou moins d’accord.

- Allez! Embarquez ou je risque de changer d’idée! J’ai des ordres moi!, ordonna Joaquin.

Benoît lança un regard sévère à Joaquin sans penser aux possibles conséquences d’un tel affront, mais Laura lui serra la main bien fort pour le calmer. Elle savait très bien toutes les souffrances qu’il avait subies dans le passé et qu’il n’avait plus rien à craindre, à part de la perdre.

- Du calme Benoît, je t’en prie, lui chuchota-t-elle à l’oreille.

Et les deux embarquèrent dans le véhicule pour enfin quitter cet endroit rempli de souvenirs qu’on ne peut oublier tant la méchanceté et la rage de certains hommes vous marquent à jamais.

Un silence de mort régnait à l’intérieur du véhicule parmi les dix passagers présents. Tous se regardaient de façon suspecte et évitaient de parler de peur de révéler quelconque secret. L’un d’eux fixa Laura avec des yeux interrogateurs et elle sentit ce regard lourd avec une certaine crainte.

- Hé! Toi, là… Mais je te connais. Ne serais-tu pas la femme de…

(Ajout de Cynthia Lisa Dubé)

Laura baissa les yeux et ignora l’homme. Elle désirait garder le silence, ne pas faire la conversation. Elle répugnait à évoquer le souvenir de son mari, un homme si violent qu’il s’était fait des ennemis partout. Elle ne tenait aucunement à révéler qu’elle s’était débarrassée de lui. Elle comptait sur la guerre pour justifier sa disparition.

- Tu ne réponds pas, ma petite dame ?

- Laisse-la tranquille, lui intima sa voisine avec reproche. Tu ne vois pas qu’elle veut qu’on la laisse en paix, vieux fouineur.

- Bien quoi, si on ne peut plus faire la conversation...

Le véhicule encaissait les secousses et malmenait les passagers. Tous crevaient de chaleur. Tous avaient hâte que ce soit terminé. Ils osaient espérer, et Laura plus que tous, que Joaquin disparaîtrait de leur vie sitôt sa mission terminée. Ce dernier était assis dans le siège du passager, à la droite du conducteur. Laura en avait assez de répondre aux ordres d’autres hommes. Elle observait la nuque de Joaquin avec dégoût. Elle évitait le regard du fouineur. Elle se tourna alors vers Benoît, pour retrouver un semblant de paix. Elle se saisit à nouveau de la main droite de son premier amour et soupira d’aise à l’idée d’avoir la chance inouïe de l’avoir retrouvé alors qu’elle le pensait mort. Enfin, ils retrouveraient ensemble Lucien et la bande et ils rempliraient tous leur promesse.

Le véhicule cahota ainsi pendant une bonne journée avant de ralentir à l’approche de la ville. Le crépuscule cédait graduellement la place aux lampadaires. La fraîcheur s’installait et donnait un répit aux voyageurs accablés. En descendant du véhicule, Laura et Benoît se regardèrent avec intensité, prêts pour leur prochain objectif.

(Ajout de Karine Desmarais)

En arrière d’eux, Joaquin aidait les occupants les plus estropiés à descendre du camion blindé. Alors, sachant sa mission achevée, l’homme laissa tomber son anxiété et il les salua d’un léger sourire compatissant.

- Adieu ! L’État est amplement reconnaissant de vos sacrifices pour votre pays. Le gouvernement n’a plus de dette. Voici, comme convenu, une nouvelle terre, une nouvelle vie. Bonne chance à vous.

C’est un bien petit pansement que d’acheter leur silence de guerre par un fugace lot de terre bien pauvre, mais ce qui se trouvait devant les yeux de l’homme en noir est loin d’être ce que Benoît et Laura voyaient : une liberté, une promesse de paix, un paradis de renaissance, un petit chez eux bien à eux, très loin de ce monde de tourments, une chance inouïe et divine de pouvoir bénéficier de vivre leurs dernières années dans la quiétude. Et, pour Benoît, c’était amplement satisfaisant d’avoir pu faire la requête d’aller quérir sa douce moitié.

C’est par un accueil chaleureux et bienveillant que les valeureux vétérans avaient été reçus dans ce petit village.

- Venez, vous devez avoir tellement faim.

Une vieille dame leur souriait. Un visage dissimulé par une toile tissée de rides, des yeux moqueurs et semblant familiers. Laura en avait la certitude.

- Vous souvenez-vous de moi ? Rose, Rose Blanchette. Non, pardonnez-moi, chers camarades. Pour vous, c’est Rose David.

C’est avec une énorme accolade, de rires et de souvenirs, que les anciennes amitiés se retrouvaient. Pareillement sur cette terre, fraichement arrivée, s’y trouvaient tous leurs anciens compagnons d’antan.

Benoît contemplait sa délicieuse Laura du coin de l’œil et il s’entortillait les doigts de timidité, ses paumes moites et sa gorge sèche, son cœur palpitant de son torse, une escalade de chaleur l’envahissait. Il savait que c’était le moment.

- Laura

- Je sais, moi aussi. Benoît, moi aussi.

Pas besoin de mots, un seul regard et ils savaient. Ils s’aimaient.

(Ajout de Carole Perrault)

Après avoir englouti un excellent repas, Rose leur indique le chemin vers les différents baraquements destinés aux femmes et aux hommes en attendant que les terres soient distribuées et que les vies individuelles se reconstruisent. Laura et Benoît se quittent momentanément afin de s’installer.

Benoît pénètre dans sa nouvelle demeure située à la lisière d’un bois, à la sortie du village. Dès son entrée, il fait face à un jeune homme d’une vingtaine d’années tout au plus. C’est le miroir de lui-même à son âge. Il a un moment d’hésitation, d’incompréhension. Une avalanche de souvenirs le submerge instantanément. Benoît se revoit lors des premiers jours de cette guerre qui n’en finirait plus, et revit ces moments inattendus remplis de chaos, de peur, mais aussi de réconfort et de tendresse tout à fait incompatibles avec ce qui se passait à l’extérieur.

Tout, autour, a explosé. Les quelques survivants courent se réfugier là où ils le peuvent. Benoît se retrouve dans le fond d’un trou au bout d’un mur qui tient à peine, mais qui mène à cette cave où il se met enfin à l'abri. Plusieurs heures passent. Il grelotte de froid et croit ne plus pouvoir tenir longtemps. Des sons se rapprochent qui le font sursauter. Une femme apparaît soudainement. Elle se fige, mais prend le temps de bien regarder cet homme qui se trouve déjà là; peu de distance les sépare. Elle n’a pas le choix et s’avance.

L’attente est longue. Des bruits constants à l’extérieur les empêchent de sortir. De moments faits de confidences, de peines et de craintes partagées, ils apprennent à mieux se connaître et à se faire confiance. Ils savent que, pour survivre au froid intense, ils doivent se réchauffer mutuellement. Alors, leurs corps se rapprochent, s’unissent. Pendant ce moment furtif, ces deux âmes se retrouvent pour se consoler, se soigner et vivre.

Le nom de la jeune femme est Daphnée. Elle est de son passé d’il y a 20 ans. Et si ce jeune homme était son fils? Il aurait le bon âge et cela expliquerait cette sensation étrange et familière qu’il ressentait au plus profond de lui-même.

(Ajout de François Jobin)

Vingt années s’écoulèrent, tranquilles comme le cours paresseux d’une rivière.

Laura était décédée, écrasée sous un arbre un soir d’orage. Benoît ne s’était pas remis de la douleur que cette tragédie lui avait causée. Il avait mis fin à ses jours en se noyant dans la cuvette des toilettes. Contrairement à une rumeur qui avait couru dans le pays, son bras gauche n’avait pas repoussé.

Lucien était retourné dans le néant d’où il était sorti sans que nul ne sache qui il était.

Au village, Rose avait vieilli sans grâce. Atteinte d’un trouble de la personnalité que son alcoolisme avait aggravé, elle ne savait plus si elle était Blanchette ou David, passant d’un patronyme à l’autre selon qu’elle était sobre (ce qui arrivait rarement) ou ivre.

Quant au jeune homme que Benoît avait soupçonné d’être son fils, une analyse de son ADN avait déterminé qu’il n’en était rien et qu’il était en réalité une fille transgenre.

Il ne restait plus que Daphnée qui s’abimait en prières dans un monastère orthodoxe depuis qu’elle avait connu un orgasme fortuit qu’elle avait attribué à l’influence du démon.

Puis, une année de sécheresse, un incendie se déclara dans l’ancienne maison abandonnée de Benoît, à l’orée du bois. Le feu se propagea aux autres édifices sans que les pompiers volontaires réunis en congrès à cent kilomètres de là ne puissent intervenir. En quelques heures, tout le village fut rayé de la carte.

Et c’est ainsi que de cette histoire d’amour il ne resta que quelques ruines calcinées au milieu de nulle part.


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