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Cadavre exquis - Le résultat final

Mis à jour : juin 17

La Branche culturelle vous proposait un jeu pour meubler vos heures creuses durant cette période de confinement: un cadavre exquis (voir tous les détails ici).


Voici le résultat final. Merci à tous les participants de s'être prêtés au jeu: Aline Gravel, Nicolas Malaket, Cynthia Lisa Dubé, Lise Lamoureux, Marie-Jo Chaput, Karine Desmarais et Carole Perrault ainsi qu'au meneur de jeu, François Jobin.


CADAVRE EXQUIS


(Texte de départ par François Jobin)

Les temps étaient durs depuis la fin des hostilités. Le conflit avait détruit la moitié du village et tué presque tous les hommes valides. Il ne restait plus que les femmes, les enfants et quelques vieillards que la maladie ne tarderait pas à emporter. Les rares commerces que comptait la place avaient été incendiés. La ville la plus proche, Vernopolis, avait aussi été durement touchée. L’ennemi avait bombardé le pont de la rivière Juno si bien qu’on ne pouvait s’y rendre qu’à pied et au péril de sa vie à cause des brigands qui dépouillaient les voyageurs intrépides.

Ce jour-là, Jeanne-Esther Carignan était allé ramasser des champignons dans la forêt. Son mari engagé dans l’armée de résistance avait été déclaré disparu l’année précédente, mais elle refusait son statut de veuve, persuadée qu’il reviendrait un jour. De retour chez elle, elle n’avait trouvé à la place de sa maison qu’un grand trou béant. Sa sœur, Marie-Odile l’avait recueillie avec son fils Guido, un garçon qui n’avait que huit ans au début de la bataille et qui aujourd’hui en avait treize. Guido partageait l’espoir de sa mère ; il était certain que son père vivait toujours et il s’était promis de partir à sa recherche.

(Ajout de Aline Gravel)

Guido avait un plan.

Il savait que son père n’était pas mort. Pas parce que sa mère le lui disait, mais parce qu’il le ressentait, là dans son ventre. La nuit, il rêvait à lui. Il le voyait blessé, amnésique. Il le voyait perdu. Il le voyait chercher son fils, sa famille. Il le voyait vivant. Habité par ces rêves, Guido était convaincu être investi d’une mission : retrouver son père.

Jamais il n’en avait parlé à qui que ce soit. Les gens se seraient moqués, que peut bien faire un petit garçon, auraient-ils sûrement dit. Sa mère l’aurait grondé. Elle aurait eu peur de le perdre aussi. Non, il allait échafauder son plan en secret.

Malgré son jeune âge, il savait qu’il ne fallait pas partir comme ça sur un coup de tête, qu’il fallait se préparer, qu’il fallait attendre. Et il a attendu encore et encore. Il a attendu jusqu’à ce qu’il soit devenu un homme, à 13 ans.

(Ajout de Nicolas Malaket)

Comme dans tout grand conflit où le malheur s’abat sur des petites populations, les survivants cherchent un phare et, François, le doyen du village faisait figure d’autorité. C’est vers lui que l’on se tournait pour demander conseil.

Guido devait trouver un appui solide en dehors de sa famille pour accomplir son plan. Comment approcher François surtout que celui-ci avait toujours caché son passé sombre? Malgré son assurance et son aplomb, le doyen en avait vu d’autres dans ses voyages à l’étranger. Les gens du village le voyaient bien dans son regard triste et parfois dur.

‘’Qu’est-ce qui lui ferait plaisir? Quel est son point faible, son talon d’Achille?’’ se demandait Guido, bien conscient que François n’avait que peu à faire d’un jeune comme lui, surtout qu’il avait bien d’autres chats à fouetter. Et de plus, il n’avait aucune assurance qu’il accepterait un généreux pot-de-vin.

Guido devait faire vite, car il était plus que temps de passer à l’action.

(Ajout de Cynthia Lisa Dubé)

La tante de Guido, Marie-Odile, voyait bien le trouble du garçon. Elle comprenait ce besoin viscéral de retrouver son père perdu à un âge si tendre. Elle le sentait bouillir et savait que celui-ci poserait un geste très bientôt. Elle voulait le protéger et éviter une nouvelle perte à sa sœur. Ce fut donc elle qui, à la grande surprise de Guido, lui vint en aide.

« Ton père se trouve peut-être encore en terrain ennemi, prisonnier ou malade, va savoir. Mais tu ne peux pas t’y rendre seul, surtout pas avec les brigands que tu rencontreras inévitablement. Je vais convaincre François de venir avec moi à Élètrie. Nous partirons avec de jeunes femmes en santé volontaires, désireuses de partir à neuf. Il est temps de réparer les erreurs du passé et de panser les plaies de la guerre. Tu vois, François s’est battu jadis contre les hommes d’Élètrie, mais les soldats sous ses ordres ont agi à l’encontre de son code d’honneur. Ils ont violé et tué les femmes du village. Les hommes d’Élètrie vivent depuis dans la haine de François. Mais nous avons besoin d’hommes, ils ont besoin de femmes. Lorsque nous reviendrons, en espérant que nous aurons réussi à les convaincre, tu accompagneras ces hommes et François pour aller en territoire ennemi. Promets-moi d’attendre mon retour et prends soin de ta mère d’ici là. Entendu? »

(Ajout de Lise Lamoureux)

Guido, tout joyeux de l’offre de sa tante, lui promit de rester sage et de prendre bien soin de sa mère. Une question lui brûlait les lèvres… après réflexion. Il la lui posa : « Tante Marie-Odile, cela te prendra beaucoup de temps, dis-moi ? » Marie-Odile réfléchit et elle lui répondit : «J’estime entre 3 mois à 6 mois, pour bien faire les choses et préparer notre voyage. Tu sais Guido, pour qu’un plan réussisse, il faut un bon plan, et cela prend du temps. » Elle ajouta : « Nous n’aurons qu’un seul essai pour réussir. » Guido la regarda et acquiesça. Il la salua et elle partit.

Guido ressentit alors un sentiment d’espoir, il se disait en lui-même : enfin, tout ce temps à garder mon secret et tante Marie-Odile qui a tout deviné. Mais comment est-ce possible ?

Plus tard dans la soirée, après avoir aidé sa mère avec le repas et avoir serré la vaisselle, il fait un peu de rangement. Sa mère lui dit : « Tu sais Guido, j’aime bien quand tu m’aides comme ce soir, tu es si serviable, bientôt tu seras un homme et tout ce que tu fais pour moi te servira lorsque tu auras trouvé une femme. » Ils se mirent à parler longuement et il était maintenant temps d’aller au lit.

Maintenant, seul dans sa chambre, Guido repensa à sa tante Marie-Odile et à tout ce qu’elle lui avait dit… Il pensa : il faut que François accepte de nous accompagner, car il saura où aller et que faire, il pourra sûrement nous guider. Il doit accepter, il ne peut refuser, mais s’il refuse…et s’il ne voulait pas retourner à Élètrie, et s’il avait peur ? Et si…

(Ajout de Marie-Jo Chaput)

Le visage de François n’était éclairé que par la lueur de quelques chandelles installées sur un vieux candélabre de bois. Ses traits durs, sculptés par son passé, étaient étirés par l’angle de la faible lumière. Assis dans un vieux fauteuil, il se pinçait l’arête du nez.

François connaissait les effets de l’attente sur un groupe de gens reclus et sans ressources. Il avait senti les regards devenir sur lui de plus en plus lourds, exigeants, insistants. Il savait. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’un courageux ne vienne le trouver.

Malgré toute cette pression, il n’avait pas envie de revivre les horreurs des mêlées. Au fond de lui, il savait que ces gens avaient perdu beaucoup, trop pour perdre encore. C’était son devoir de doyen de les protéger, coûte que coûte.

Ce sont trois timides tocs qui le sortirent des méandres de sa pensée. Bien que préparé à ce qu’une manifestation se produise d’un jour à l’autre, il fut toutefois surpris, extirpé de ses noires fantaisies. Chassant les images du passé qui le hantaient encore, il étira son bras pour attraper une lampe à l’huile sur sa table basse, près de lui. Usant du feu d’une chandelle, il éclaira la pièce en ajustant la lame de verre au-dessus de la flamme. Dans un soupir pesant, il posa ensuite ses mains sur les bras de son fauteuil, appuyant son poids de guerrier en se relevant. Les lattes du plancher annonçant son arrivée à son visiteur.

Il n’était pas au bout de sa surprise en ouvrant sa porte, découvrant ainsi la délicate silhouette qui l’attendait.

(Ajout de Karine Desmarais)

Vêtue de son châle beige qu’elle tenait bien serré sur sa poitrine, Marie-Odile se tenait debout trempée jusqu’aux os. Avec la tête remplie de contrariétés et de chagrins, la dame avait oublié de prendre son parapluie, c’était bien le dernier de ses soucis. Armée de son courage, affrontant sa culpabilité, elle se mordillait la lèvre inférieure en essayant de cacher sa honte. Plusieurs minutes qu’elle attendait sur le perron sans avoir le courage de cogner.

- Pardonnez-moi mon intrusion à une heure si tardive, mais je dois absolument discuter avec vous d’un sujet très important.

Avec hésitation, elle s’empressa de regarder derrière elle et rentra.

L’ancien reconnut aussitôt l’infirmière de cette nuit fatidique. Comment l’oublier, elle, complice du secret qui pèse sur ses épaules jour après jour. Il sut immédiatement que le moment d’ouvrir la boite de Pandore était arrivé.

- Guido souffre tellement. Je me refuse de le voir s’aventurer dans une quête éphémère et de risquer sa vie. Nous ne pouvons plus retarder l’inévitable. Je le dois pour ma sœur, pour mon neveu, mais aussi pour la rédemption de mon âme.

(Ajout de Carole Perrault)

Marie-Odile informa François de son plan qu’il accepta, non sans réticence: recréer ce monde qui avait tant souffert et qui était depuis en déséquilibre. Élètrie et Vernopolis devaient unir leurs hommes et leurs femmes afin de croître à nouveau. Ce ne serait pas chose facile, mais il fallait essayer. Guido ne ferait par partie de cette quête. Il fallait le protéger, mais aussi lui fournir des réponses.

À des lieux de Vernopolis, Philippe Carignan regarde paisiblement la mer à deux pas de lui, sans pensée, contemplatif, dans le moment présent. Soudain, un oiseau pique tout droit dans cette belle étendue azurée. Ce mouvement soudain le ramène ailleurs, cinq ans plus tôt, à cette fameuse nuit, où se réveillant en panique, se demandant où il était, ce qu’il s’était passé, mais plus important encore : « Qui suis-je? Ce silence, cette noirceur qui m’entoure repoussant les réponses, cette douleur lancinante à la tête me rappelant à la vie, mais quelle vie? »

Le lendemain, l’aurore se pointe, je vois des rideaux de dentelles dansant sous la brise matinale. Une femme aux cheveux blond cendré me regarde, me sourit. « Enfin, te revoilà! » Mais, qui est-elle? Elle me tutoie, semble me reconnaître, mais pour moi c’est le vide total. Voyant ma confusion, elle se présente. « Je suis Marie-Odile, je suis infirmière et ta belle-sœur. Tu as été dans le coma durant trois longs mois. Mais pour l’instant tu dois te reposer ». J’insiste pour en savoir plus. Une longue réhabilitation m’attend afin de remarcher, réapprendre les gestes de tous les jours. Elle me présente alors Carolyne Alixe qui va m’aider dans cette démarche qui sera longue et pénible, je le sens.

Plus tard, Marie-Odile me parle de la guerre, de mon épouse, Jeanne-Esther et de mon fils Guido. Pour moi, des étrangers. J’ai tellement mal et cette obsession constante à essayer de me rappeler mon passé, de retourner en arrière pas à pas dans des souvenirs disparus. Mon mal de ne plus savoir. On m’impose des souvenirs qui ne me disent rien. Jour après jour, inlassablement mon entourage essaie de me convaincre de leur savoir à eux. Ce ne sont pas les miens. Trop, c’est trop. Mon seul réconfort, Carolyne qui m’aide à me reconstruire mentalement et physiquement. Mon âme, quant à elle, a repris vie dans le regard de Carolyne. Le passé resterait là où cette guerre l’avait terrassé. Le futur, quant à lui, était rempli de promesses dans les yeux de sa bien-aimée.

François et Marie-Odile, gardiens de cet héritage, n’avaient maintenant plus le choix. Depuis longtemps, ils étaient de retour dans leur village et avaient gardé ce secret, espérant qu’un jour Philippe reviendrait de lui-même. Mais au jour d’aujourd’hui, ils devaient faire face à cette décision prise il y a si longtemps, celle de se taire; à reculons, pour l’un, à contre-coeur, pour l’autre. Guido et sa maman attendaient depuis trop longtemps. Il était maintenant temps de parler et de révéler la vérité.


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